Il faut se méfier du Bouleau qui dort. Il n’en est que plus dangereux. C’est la leçon que nous avons tiré de la confrontation, au 20h de TF1, ce mardi soir, de François Fillon, un temps revenu d’entre les limbes médiatiques où il s’était volontairement plongé, et Gilles Bouleau, présentateur du premier journal télévisé de France. Au départ, on attendait un retour en majesté, et en sérénité, de celui que la classe médiatique présente comme déjà élu à la présidence de la République. A l’arrivée, on ne voyait plus que les faiblesses de la communication Fillon, révélatrice en vérité de ses faiblesses politiques.

L’affaire se résume en une question, qui emporte avec elle sa réponse, on en convient: pourquoi venir s’exposer à heure de grande audience lorsque l’on a rien de plus à dire que ce que l’on a déjà dit cent fois? Le principe est aussi vieux que la politique. Quand on a rien dire, annoncer ou proclamer, mieux vaut s’abstenir, parce que venir dans ces conditions à la télévision, c’est prendre le risque d’être interrogé sur le passé, donc sur les sujet où, fatalement, le journaliste de service, va pointer le doigt. Dans son genre, le placide Gilles Bouleau, avec son air d’organisateur bienveillant de la Fête des voisins de l’immeuble, est un adversaire redoutable.

Le piège Bouleau

Dès le début de l’entretien, Gilles Bouleau soulève le lièvre Fillon qui, en réalité, n’est assuré de rien notamment au sujet de l’Assurance maladie et la Sécurité sociale, et en est déjà réduit à brandir l’argument que l’on sert en général en fin de campagne: « Ma position a été caricaturée ». Et le candidat d’ajouter que « Compte tenu de cette polémique, j’ai pris le temps de reparler avec les spécialistes, les médecins et les Français », ce qui constitue un formidable aveu d’inconséquence: pourquoi reparler avec les uns et les autres de ce qui était supposé être clair, net, calibré et mesuré au cordeau?

Pour se sortir du piège Bouleau, François Fillon finit par sortir l’argument qui tue: « Je suis gaulliste et de surcroit, je suis chrétien, ça veut dire que je ne prendrai jamais une décision qui serait contraire au respect de la dignité humaine ».  Clin d’œil à son électorat Manif pour tous qui pense que, par définition, un chrétien est synonyme de bienveillance et humanité.

Cela étant, Bouleau persiste, ouvrant un nouveau dossier qui fâche: « 500.000 fonctionnaires à supprimer, est-ce votre dernier mot? » Et Fillon de répondre encore dans le flou, invoquant la dette: « Est-ce qu’on sauve le pays de la faillite, où est-ce qu’on continue à s’endetter? », avant de tenter de minorer les effets de sa grande promesse d’éradication « Ça ne représente que 8% des fonctionnaires » et de décréter que tout cela sera « atteignable en négociant une augmentation du temps de travail »? Clin d’œil à son électorat qui pense que le fonctionnaire, par définition, ne travaille pas.

Et Bouleau enchaîne: « Vous vous êtes engagé à nommer au lendemain les quatre principaux ministres appelés à conduire les réformes et vous ne l’avez pas fait… Pourquoi? » Réponse et dialogue:

-Fillon : « Monsieur Bouleau, on est le 3 janvier... »

-Bouleau : « Mais vous aviez dit ‘au lendemain’… »

-Fillon :  « Le lendemain c’est une notion qui peut aller de la Primaire qui peut aller jusqu’à la veille de l’élection présidentielle… »  

-Bouleau : « Oui mais vous allez les nommer quand? »

-Fillon : « Je ne connais même pas encore mes adversaires socialistes, laissez-moi un peu de temps… Mais ce que je peux vous dire, c’est qu’aujourd’hui, il y a des équipes qui travaillent à la préparation de ces ordonnances et projets de loi ».

Fillon, entre chien et loup

Et ainsi de suite.  Sur tous les sujets, François Fillon a louvoyé, ondoyé, entre chien et loup, donnant l’inquiétant sentiment qu’il rajoutait du flou sur le flou,  ne s’adressant finalement qu’à son seul électorat de la Primaire, celui qui a assuré sa victoire. D’où les clins d’œil appuyés en direction de la clientèle: annonce de la mise à mort des 35 heures, de 500.000 postes de fonctionnaires, ou bien encore interdiction du retour des Djihadistes partis en Syrie par la déchéance de nationalité…

A ce stade du développement se perçoit le dilemme Fillon face à l’élection présidentielle qui vient.

Ou bien conserver la même ligne politique identitaire que celle qui lui a permis de s’imposer à la Primaire de la droite et du centre, au risque de ne pas élargir la base électorale du premier de tour de la présidentielle, de se couper définitivement d’électorats qui ne viendraient plus à lui dans un second tour présidentiel qui ne l’opposerait pas à Marine Le Pen.

Ou bien, corriger le programme initial, tenter d’élargir la base électorale potentielle du premier tour en partant à la conquête d’électeurs plus « centraux », stratégie qui présente un double inconvénient. D’une part, des électeurs du socle populiste-chrétien pourraient ne pas goûter la correction. D’autre, part, les électeurs plus centraux sont, par définition, un peu plus volatiles.

La prestation de TF1 a pour vertu de montrer que, pour le moment en tout cas, François Fillon campe sur le premier terme de l’alternative. Il ne bouge pas de la ligne, tout à la fois populiste chrétienne et néo-thatchérienne, qui l’a mené au sacre le 27 novembre dernier. Position qui atteste, qu’en l’état, le candidat Les Républicains considère que le scénario reflété par les sondages d’intention de vote en vue de l’élection présidentielle ne changera pas. La gauche divisée en trois candidatures (Mélenchon, Macron et un socialiste) ne sera pas présente au second tour, et faute de mieux, il sera élu président de la République au second tour face à Marine Le Pen.

Le candidat de l'immobilisme

En ce début janvier, Fillon paraît opter pour une campagne fermée, figée, renonçant à construire une dynamique autour de sa candidature, parce qu’il estime qu’il peut s'en dispenser. Tel est le sens et la portée de l’intervention à TF1. Fillon sera le candidat de l’immobilisme et va jouer la montre.

Ici se présente le piège qui le menace, et que révèle l’interview menée par Gilles Bouleau.

Toutes les campagnes produisent des dynamiques, donc des mouvements, qui aboutissent, pour reprendre un adage désormais célèbre, à ce que rien ne se passe comme prévu. Il est donc dangereux, comme paraît s’y essayer Fillon, de parier dès le 3 janvier que l’élection présidentielle d’avril et mai prochain est déjà jouée, que les blocs sont figés, et qu’il suffit de se reposer sur le seul électorat venu voter à la Primaire pour l’emporter, in fine.

Parce qu’à ne rien plus proposer, agiter, renouveler, à ne pas créer de dynamique, à ne rien ajouter de nouveau à ce qui a été dit, le candidat prend le risque de se livrer à des interventions télévisuelles comme celle de TF1, venant surligner lui-même, avec un gros stabilo, les aspects les plus sombres, obscurs, inquiétants et dangereux de son programme. Pour le moment, le tir se concentre sur l’Assurance maladie et la Sécu, les 500.000 fonctionnaires, ce qui est déjà problématique. Mais le candidat Fillon pourra-t-il tenir sur cette ligne floue, donc inquiétante, dès lors que les électeurs comprendront aussi que derrière la suppression des 35 heures se cachent une potentielle semaine de 48 heures pour tout le monde, ou bien encore quand ces mêmes électeurs réaliseront ce que représente la diminution des allocations chômage au bout de quelques mois seulement? Autrement dit, plus il multipliera les interventions médiatiques sans prétexte, qui contraindront les journalistes à mettre l'accent sur les zones d'ombre de son projet et de sa personne, plus Fillon sera perçu comme inquiétant, et par conséquent dangereux, bien au-delà du cercle des ses électeurs de la Primaire.

Répétons-le: il n’est pas écrit que Marine Le Pen soit l’incontournable adversaire de François Fillon au second tour de l’élection présidentielle. François Fillon est le candidat hégémonique de la droite Manif pour tous, c’est entendu. Son équipe de campagne ressemble à une procession de Pentecôte, c’est entendu. Cela peut suffire face à Marine Le Pen, pour devenir président de la République par la grâce d’un moment historique particulier, sur un malentendu, c’est entendu. Mais si Marine Le Pen n’est pas au second tour? Si une autre dynamique contrarie le postulat sur lequel repose la stratégie Fillon? L’affaire sera-t-elle toujours entendue?